Une approche suisse de l’Intelligence Economique

La Suisse est un pays dynamique beaucoup trop méconnu en France. Depuis de nombreuses années, à la suite de la parution du rapport Martre, des représentants de l’Ecole de de Guerre Economique dialoguent de manière intermittente avec des interlocuteurs suisses de tout milieu (institutions, entreprises, consultants). Ces échanges ont permis de cerner les qualités méthodologiques du monde de l’entreprise de ce pays. Si des firmes multinationales comme Nestlé sont connues pour avoir développé une culture du renseignement et du lobbying, il existe une certaine méconnaissance de la manière dont les cantons suisses et leur tissu industriel spécifique adaptent leur management de l’information aux contraintes de la compétition actuelle.  Or l’organisation des réseaux d’échange d’information et de partage d’expérience est une des qualités premières des PME suisses.

Si le secteur éducatif n’a pas créé pour l’instant beaucoup d’enseignements en intelligence économique, il existe quelques entités qui font un excellent de travail de documentation sur les pratiques mises en oeuvre par les acteurs économiques. Il existe aussi des études d’analyse comparée comme celle qui figure dans le PDF ci-dessous. Elle nous donne un aperçu très intéressant de ce type de mode d’approche culturel ainsi que de la manière d’étudier les expériences  étrangères. Hélène Madinier qui intervient sur ces questions à la Haute Ecole de Gestion de Genève a dirigé ce mémoire de Patricia Murca Morgado.

Par Christian Harbulot.

Source : Infoguerre

Crypto : le leadership de la Suisse en péril

Emblématiques du boom des cryptomonnaies, les levées de fonds en jetons (tokens), soit les ICO (Initial Coins Offering), connaissent un essor spectaculaire. La Suisse était jusqu’à peu à l’avant-garde de ce phénomène après avoir hébergé 4 des 10 plus importants ICO jamais réalisés. Cependant, sur les cinq premiers mois de 2018, la Confédération a été reléguée au sixième rang mondial.

Différentes nations ont réalisé des percées fulgurantes, comme le montre une étude signée PwC. En 2017, la Suisse se hissait à la deuxième place derrière les Etats-Unis et devant Singapour. Le pays jouissait encore d’un statut de Mecque des cryptomonnaies obtenu notamment lorsque Vitalik Buterin a choisi Zoug pour créer sa Fondation Ethereum, en 2015.

Mais depuis, d’autres places ont avancé leurs pions. Lors d’un ICO effectué ce début d’année, Antoine Verdon a levé 25 millions de dollars avec son partenaire Patrick Allemann pour leur startup Proxeus. Le Vaudois d’origine témoigne: «Malgré l’expérience dont disposent les acteurs locaux, nous avons choisi le Liechtenstein au moment de préparer notre ICO à la suite d’échanges très positifs avec le régulateur local.»

48 ICO ont levé un volume de 507 millions de dollars

A l’origine du think tank 2B4CH, Yves Bennaïm se montre sévère: «Zoug s’est autoproclamé «Crypto Valley». C’est du bluff car la Suisse n’a jamais été à l’avant-garde. Ce sont des avantages en matière de discrétion, de taxation et de facilité administrative qui ont joué. Mais en matière d’ouverture à la cryptoindustrie, d’autres places sont bien plus intéressantes.»

Le bond de compétitivité se fait immédiatement sentir car dans un secteur immatériel comme la crypto, déplacer un siège ne pose plus aucune difficulté. «Plusieurs équipes basées à Zoug ont déjà déménagé. Les programmes créés par des pays comme Singapour sont très attractifs», confirme Antoine Verdon. Fondateur du négociant en bitcoin SBEX (devenue bity), Alexis Roussel nuance toutefois: «Une cinquantaine d’entreprises sans compte bancaire mais avec un capital en cryptomonnaies ont été créées ces six derniers mois. Peu de pays en font autant. Le nombre de nouveaux emplois progresse toujours.»

Toujours est-il qu’en 2018 en Grande-Bretagne, 48 ICO ont levé un volume de 507 millions de dollars. Londres devance ainsi la Suisse qui affiche seulement 28 ICO totalisant 456 millions de dollars. La rivalité historique entre les deux places financières s’étend maintenant à l’univers de la crypto. Les auteurs de l’étude PwC parlent d’une pression énorme s’exerçant sur les lieux en compétition. Les milliards de dollars levés par EOS et Telegram, respectivement aux îles Caïmans et aux îles Vierges britanniques, ont ainsi propulsé ces lieux en tête du classement mondial. Parallèlement, les Etats baltes ainsi qu’Israël et Hongkong attirent de gros volumes.

«Ces sites ont réagi très rapidement aux nouvelles opportunités. Les petits pays peuvent en général se montrer plus agiles», observe Daniel Diemers, de PwC. Autre coauteur de l’étude, Günther Dobrauz prolonge: «La plupart de ces pays ont copié des facteurs de succès helvétiques. Ce qu’ils apportent de plus, c’est un soutien fort et cohérent de la part de leur gouvernement au complet.» C’est ainsi que Malte a très vite acquis un statut en vue. «L’archipel a agi en prenant position, alors que Berne continue à discuter sans s’engager. C’est sur cette différence que les entrepreneurs et les investisseurs sélectionnent un site», ajoute un observateur.

Imiter Singapour ou Dubaï?

La montée en puissance de l’Estonie, de la Lituanie et d’Israël montre qu’il n’est pas indispensable d’être une place financière. «Nous vivons les débuts d’une industrie qui va bouleverser l’économie, comme internet l’a fait à la fin des années 1990. Les pays qui marquent des points disent ceci: on ne sait pas encore à quoi l’avenir va ressembler mais nous nous engageons à soutenir les entrepreneurs de la crypto et garantissons que nous ne ferons pas machine arrière», analyse Yves Bennaïm.

En Suisse, en revanche, l’incertitude reste totale. «Essayez de parler de cryptomonnaies avec un banquier genevois. C’est comme si, à la fin du siècle dernier, vous évoquiez le potentiel du courrier électronique avec un postier et que celui-ci concentre son attention sur le format futur des enveloppes», déplore le même observateur.

Antoine Verdon détaille: «La Suisse a réussi à créer un cadre de régulation relativement clair, mais il y a encore des problèmes à résoudre. Les banques ont besoin de lignes directrices pour savoir à quelles conditions elles peuvent accepter les fonds issus des ICO.» Il est indéniable que le profil des cracks de la crypto surprend le monde de la finance. Ce sont des «adolescents ukrainiens», des «Chinois basés à Malte» ou encore de «vieux punks alternatifs libertariens californiens».

«Concernant les talents, on pourrait prendre exemple sur Singapour qui offre une grande liberté, ajoute Antoine Verdon. Ici, nous venons de recruter une programmeuse chinoise spécialisée dans les «smart contracts», qui a effectué son travail de doctorat à l’EPFZ. Nous avons dû nous battre pendant des mois afin d’obtenir une place dans les quotas.» Yves Bennaïm évoque une piste pour faire évoluer le cadre législatif: «Des cantons comme Zoug, Neuchâtel, le Tessin et Genève pourraient former une alliance capable de faire comprendre les priorités aux autorités nationales.» Quant à Antoine Verdon, il préconise d’«imiter Dubaï et de lancer un programme d’adoption des technologies blockchain au niveau gouvernemental.»

Source : Bilan

Plaidoyer en faveur d’un centre de compétence pour la cybersécurité

La motion Eder, qui demande la création d’un centre de compétence pour la cybersécurité, a été adoptée presque à l’unanimité à la fin de l’année dernière, contre l’avis du Conseil fédéral. Les services en ligne, et internet en général, ont atteint depuis longtemps une taille critique, également en Suisse. Les menaces susceptibles de leur porter atteinte ne concernent plus seulement les grands acteurs. Une attaque de l’infrastructure suisse des technologies de l’information et de la communication (TIC) aurait des répercussions négatives durables pour la place économique helvétique.

Le 4 juillet 2018, le Conseil fédéral a finalement réagi de mauvaise grâce à la motion Eder: il nommera un Monsieur ou une Madame Cyber, une personnalité de haut rang, qui n’aura cependant aucun pouvoir directionnel, en dépit de ce que demandait la motion. De plus, les départements concernés n’arrivent apparemment pas à se mettre d’accord sur une procédure commune. Ce n’est guère une surprise dans le paysage politique suisse, mais cela garantira une fois de plus l’insatisfaction générale et l’absence de solution en perspective. Dans le domaine de la cybersécurité, la Suisse accumule du retard. Le parlement ne doit rien céder sur la mise en œuvre de la motion Eder et doit sommer le Conseil fédéral d’accomplir cette mission.

Il importe à présent d’élaborer un projet de centre de compétence conforme à cette motion. Tous les acteurs de la Confédération, des cantons et du secteur privé doivent impérativement y être intégrés.

Le projet proposé doit garantir la coordination des actuelles parties prenantes (en particulier les autorités cantonales, les autorités judiciaires, l’armée et le DFAE), ainsi que la pleine protection de l’ensemble de la place économique suisse, et notamment des PME. Les PME représentent une part prépondérante des performances économiques du pays et sont tout aussi vulnérables que les infrastructures sensibles. Mais, aujourd’hui, par manque de ressources propres et de savoir-faire, elles ne sont souvent pas en mesure d’utiliser ou de financer des technologies de sécurité extrêmement complexes.

Source : Le Temps