La LRens, pour réduire le vide stratégique numérique

https://www.letemps.ch/opinions/2016/09/21/lrens-reduire-vide-strategique-numerique

image001.png

La nouvelle loi sur le renseignement (LRens) permet d’accroître notre souveraineté dans le domaine du renseignement. Une première étape – insuffisante mais nécessaire – pour combler le vide stratégique numérique suisse, expliquent Dimitri Percia David et Alain Mermoud de l’académie militaire à l’EPFZ.

La notion de souveraineté, comprise comme le droit exclusif à exercer le pouvoir, se décline désormais au-delà du champ strictement politique. Le numérique transcende tous les aspects de notre société. Il transforme la sûreté des données des citoyens, la sécurité des infrastructures critiques, ainsi que l’autonomie des moyens numériques en enjeux incontournables de notre société de l’information encore émergente. Les gouvernements ainsi que la société civile commencent à saisir l’ampleur du problème, projetant sur le cyberespace les tendances souverainistes qui ont le vent en poupe.

La fragilité de notre monde en réseau, nouveau risque systémique

Notre dépendance aux technologies de l’information et de la communication (TIC) se développe de manière exponentielle. Colonne vertébrale de notre économie, les TIC sont devenues à la fois la structure sur laquelle tous biens et services s’appuient, et le vecteur de prospérité des économies développées.

Pourtant, les enjeux et la sécurité des TIC ne semblent toujours pas être une priorité, éludant ainsi que l’interconnexion des réseaux implique également l’interconnexion des risques. La fragilité de notre monde en réseau est le nouveau risque systémique. Dans ce contexte, le manque d’emprise sur les TIC accélère l’érosion de la souveraineté nationale, qui n’est désormais plus envisageable sans souveraineté numérique.

La suprématie numérique américaine n’est pas un hasard

Les Etats-Unis ont compris depuis les années Clinton que dans une économie de la connaissance, l’information est ce que le pétrole fut à̀ la société industrielle: le principal carburant et relais de la croissance. La suprématie numérique américaine s’est construite sur plusieurs décennies autour d’un partenariat public-privé efficace.

Cette stratégie vise à̀ allier les intérêts économiques, les écosystèmes entrepreneuriaux de la Silicon Valley, les besoins des services de renseignement, et les intérêts militaro-stratégiques. N’oublions pas que l’Internet a une origine militaire (réseau ARPANET). Le développement entre l’Internet et la défense de la souveraineté est donc un atavisme. Les révélations Snowden n’ont fait que confirmer l’importance du pouvoir de l’information pour la sécurité nationale. «L’information, c’est le pouvoir!» écrivait Thomas Hobbes dans le Léviathan au XVIIe siècle déjà.

La Confédération n’a pas assez conscience des enjeux numériques

Le secteur public et la sphère politique continuent à sous-estimer les opportunités et les risques liés à la société de l’information. Berne a certes adopté en avril dernier une stratégie «Suisse numérique» fixant des idées cohérentes, sans toutefois y allouer le budget nécessaire.

Depuis 2010, les cyber attaques n’ont cessé de se multiplier contre les intérêts nationaux, qu’ils soient politiques, économiques ou militaro-stratégiques. Bien que la Stratégie nationale de protection contre les cyber-risques (SNPC) prévoie plusieurs mesures visant à gérer les cyber-risques, l’ampleur et la fréquence des cas de cyber attaques observées depuis remettent en cause son efficacité.

«Un fromage percé de trous»

L’Hebdo du 16 juin résumait bien la situation: «la stratégie de cyber défense suisse n’est qu’un fromage percé de trous, une ligne Maginot numérique aussi inefficace et mal conçue que les casemates de Verdun en leur temps».

La récente cyber attaque contre RUAG est un cas d’école qui démontre l’importance du renseignement et de l’échange d’information pour détecter et prévenir les cyber risques. Dans cette affaire, le manque de moyens de nos services de renseignements a heureusement (!) été compensé par les services de renseignement allemands. Ils ont informé la Confédération que l’une de ses entreprises stratégiques faisait l’objet d’une cyber attaque depuis plus d’une année. Cette dépendance au renseignement étranger est problématique, car elle expose aux pressions et aux manipulations, voire à la déception.

La LRens est nécessaire pour réduire notre vide stratégique numérique

Cette dépendance pose surtout la question de la contrepartie réclamée en échange d’une information aussi stratégique. La Suisse doit augmenter son autonomie en produisant son propre renseignement afin de se donner les moyens de vérifier et d’améliorer les informations reçues. En limitant sa dépendance, la Confédération aurait également une monnaie d’échange informationnelle renforçant sa crédibilité sur le marché international du renseignement.

L’exemple américain démontre qu’une stratégie de maintien ou d’accroissement de puissance passe aujourd’hui obligatoirement par la maîtrise des systèmes d’information et de leurs services. Toutes proportions gardées, la Suisse doit absolument se doter d’une véritable stratégie numérique et d’un partenariat public-privé efficace.

Seule une approche holistique de la souveraineté numérique – respectant le fédéralisme et le contexte helvétique – permettra de combler ce vide stratégique numérique. Un agenda numérique bien conçu pourrait même permettre l’émergence d’un Etat stratège capable de détecter les risques et les opportunités d’une manière proactive.

Chaque peuple doit pouvoir maîtriser son avenir numérique

En attendant un premier traité régissant les cyber conflits, rappelons que le droit à l’autodétermination est un principe déjà reconnu par le droit international. Chaque peuple doit pouvoir maîtriser son avenir numérique. Heureusement, la défense de la souveraineté transcende aujourd’hui les clivages politiques.

La LRens permet d’accroître notre souveraineté et de réduire la distance grandissante entre les temporalités juridique et technologique. Cette loi est un pas en direction d’une souveraineté numérique, désormais indissociable de la souveraineté nationale. La LRens apportera une bouffée d’air frais et des nouvelles ressources au Service de renseignement de la confédération (SRC). C’est une première étape – insuffisante mais nécessaire – vers une souveraineté dans le domaine du renseignement. Nous recommandons de voter oui le 25 septembre.


Dimitri Percia David et Alain Mermoud sont collaborateurs scientifiques à l’académie militaire de l’EPFZ.

2016-09-22-PHOTO-00008845.jpg

Leave a Reply

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.